Chapitre 1 La Marine

La « Marine » Après quelques heures de marche harassante sur les chemins de terre où ils croisèrent de nombreux marchands ambulants vendant de tout, fruits et nourriture principalement, ils arrivèrent bientôt à destination. Depuis le plateau en surplomb qu’ils venaient de traverser, ils purent admirer le paysage qui s’offrait à eux : une multitude de petites maisons aux couleurs claires, évanescentes dans le soleil qui déclinait, des « gourbis » habitation élémentaire faite de pièces rectangulaires uniquement éclairées par la porte d’entrée dont certains étaient en ruine, des échoppes de commerçants, des étals, des cahutes sordides, des linges qui séchaient aux fenêtres et sur les balcons, quelques bâtiments officiels ou mauresques de l’ancienne occupation ottomane se distinguant dans cet amas de constructions. Plusieurs habitations en ruine témoignaient encore de la violence du tremblement de terre de 1790 qui avait ravagé toute l’Oranie. Tout ce panorama de ruelles étroites, de maisons enchevêtrées les unes dans les autres, de patios exubérants, se jetait dans la Méditerranée et vers le petit port d’Oran encombré de petites embarcations de pêcheurs, de barques pour la promenade et de plus gros navires de commerce, autour desquels s’activait une populace au travail. De ce désordre joyeux vu de loin, une clameur sourde grimpait vers les flancs des collines ondoyantes qui cernaient le port et le quartier de la Marine. Un bonheur intense envahit le cœur de nos immigrés et déjà, ils ne pensaient plus aux épreuves traversées depuis plusieurs mois avant d’arriver sur cette terre prometteuse et qui les appelait… Mais la réalité vue de loin, comme les images d’une photographie défraîchie par les années, changeait de perspective au fur et à mesure que leurs pas les rapprochaient du quartier, se transformant en des images moins idylliques : maisons et « gourbis » sans eau potable, sans tout à l’égout et les odeurs des rejets directement dans les ruelles devenaient insupportables, les rejets se faisant à ciel ouvert dans des « seguias ». – petit caniveau de terre à ciel ouvert – La population, toute mélangée, bigarrée, déambulait dans les rues, se pressait autour des étals de fruits, de légumes, se disputait l’entrée dans les échoppes où les jarres de produits locaux s’entassaient : fèves séchées, pistaches, graines de courge grillées, dattes provenant des palmeraies lointaines, nèfles, jujubes, olives vertes et noires. Des petites baraques en bois montées à la va-vite étalaient toutes les senteurs de la ville : des couffins en osier garnis de bâtons de cannelle, des pots en terre cuite remplis de résines odorantes, des plats métalliques sur lesquels séchaient des feuilles de tabac, tous ces effluves adoucissaient un peu les relents qui montaient du sol surchauffé par les foulées des passants. Un peu plus loin quelques nasses en osier ou en roseau tressé, présentent aux passants les produits des dernières prises de la mer : grondins, bogues, anguilles, rougets, rascasses piquantes, poulpes ainsi que des sardines et quelques crevettes, pendant que d’autres pécheurs, à même le sol, les doigts de pied en éventail, réparent les mailles des filets endommagés par les dernières pêches nocturnes. Les couleurs des produits exposés, les senteurs des fruits et des légumes, les odeurs fortes des poissons, les parfums entêtant des résines, les cris des enfants courant dans les jardins avoisinants, la rumeur obsédante qui enveloppait tous et tout, les notes lancinantes de musique qui perçaient à travers les patios et s’élevaient au-dessus des toits des maisons, tout cela tournait dans la tête de Juan. Certainement, Juana devait être dans le même état que son mari… Les enfants quant à eux regardaient de leurs yeux étonnés le spectacle qui s’offrait tout au long de leur promenade forcée dans cette ville qu’ils ne connaissaient pas encore.. Les braiements des bourricots, les bêlements des moutons exposés à la vente et les cris aigus des volailles se superposaient à cette cacophonie et perçaient les oreilles de Juan. Le passage, de la traversée de cette nuit avec les bruits de la mer et du vent, n’était rien à côté du brouhaha de la vie quotidienne de la ville et cela lui devenait un supplice. Comme pris de vertige, il s’arrêta à une fontaine publique et but à même le gobelet attaché à une petite chaîne rouillée par le temps après l’avoir rempli d’une eau fraîche. Sa femme portant Gumersindo toujours dans son dos et ses enfants profitèrent également de cette aubaine liquide qu’il distribua dans ses mains, refermées en forme de conque protectrice. Leurs compatriotes qui avaient voyagé sur la balancelle les avaient semés, et ce à cause de l’arrêt pour se désaltérer et Juan, ne se sentait pas rassuré dans cette ville qu’il ne connaissait pas et qu’il fallait découvrir, sans savoir très bien l’itinéraire à suivre. Le plus urgent concernait le logement au moins pour cette première nuit et, comment se diriger dans ce dédale de ruelles qui ressemblait étrangement à un grand « souk » – grand marché – en plein air ! L’inquiétude courait dans ses veines et venait battre contre son cœur mais sa ténacité d’espagnol prenait le dessus et il se dit en lui-même que la Vierge Marie, encore sollicitée, viendrait à leur secours, les bras ouverts dans un élan de miséricorde… –     Marie !… Marie ! Marie, tout de suite en alerte, tenta de localiser la direction de ces appels qui lui étaient destinés, et toute souriante vit devant elle, à quelques pas, Pedro, le fils aîné de la famille des Maruenda, avec lequel elle s’amusait dans le village de Cástaras, quelques semaines auparavant ! Pedro regardait son amie avec de grands yeux aussi clairs que sa tignasse était brune. Ses longs cheveux tombaient en cascade dans sa nuque brunie par le soleil et, à ce moment-là il incarnait pour Marie le chevalier errant qui la délivrait d’un mauvais pas ! Comme en Andalousie ! Mais sans son cheval de théâtre et sans son épée de bois ! À cet instant Marie se retourna et saisit fortement la manche de la blouse de son père, perdu dans ses pensées, et le ramenant à elle, lui dit :    –    Papa, Pedro est là ! Il nous appelle ! Il nous a trouvés !  Ces paroles retentirent dans la tête de Juan et il sut que sa prière avait été exaucée par la Reine des Cieux et toute l’angoisse qui lui broyait le cœur s’envola ! Il se précipita vers Pedro, le soulevant de terre pour le prendre et le serrer dans ses bras car l’enfant n’était plus le chevalier errant mais le Messie en personne, porteur de la Bonne Nouvelle ! Il apportait par sa seule présence la fin de leur vagabondage dans ces venelles de la vieille ville.    –    Mon père est parti de l’autre côté du marché en me disant : Pedro si tu les rencontres avant moi, ramène-les à la maison et nous sommes à côté de notre maison ! Encore quelques pas à faire et nous y serons ! Papa va être jaloux ! Je vous ai trouvés avant lui !  Juana Carmen et Jean se rapprochèrent de Pedro pour lui prodiguer force baisers et caresses, tant était grande la joie de revoir quelqu’un du village, seul Gumersindo ne participa pas à cette effusion de bonheur et à ces embrassades, tout emmailloté qu’il était dans le dos de sa maman ! Ce petit attroupement joyeux s’attira les regards courroucés des passants et des badauds car la ruelle dans laquelle ils se trouvaient était étroite et le groupe bloquait le passage des gens pressés. Bientôt, les enfants se tenant la main, suivis des parents se fièrent aux indications de Pedro qui les précédaient et qui par signes, à cause du bruit et de la cohue, leur montrait le chemin à suivre. Après quelques minutes et avoir emprunté une venelle dont on pouvait presque toucher les murs en tendant les bras, ils arrivèrent devant la porte de bois de la masure des Maruenda. Pedro se précipita à l’intérieur de la pièce principale et appela en criant sa mère, son père n’étant pas encore revenu de sa quête :    –    Maman, Maman, regarde, les Alonzo, ils sont là !  La « madre » sortit de la pièce qui servait de chambre commune à toute la famille et se jetant dans les bras de Juana, la larme à l’œil, la serra fortement sur sa poitrine opulente. Puis elle embrassa les enfants avec toute l’affection dont elle était capable. Pour Juan, simplement un sourire et un regard appuyé, les étreintes étant réservés aux époux.    –    Santa Maria Madre de Dios ! » – Sainte Marie, Mère de Dieu ! – Je suis tellement contente de vous voir, venez vous asseoir, vous devez être tellement fatigués de ce chemin, Santa Madre !   – Sainte Mère ! – Se retournant vers l’image jaunie de la Vierge, épinglée comme un papillon sur le mur de chaux, éclairée par un peu d’huile au fond d’une petite tasse, veilleuse silencieuse et orante, elle se signa en prononçant quelques mots à voix basse, une action de grâce sans doute. Autour de la table un peu bancale et sur des bancs artisanaux, il fallut donner les dernières nouvelles du village, des nouvelles des amis communs et recevoir en retour les premières informations sur la vie de tous les jours dans ce quartier de pêcheurs. De la  gargoulette  – cruche – en terre cuite, coula un liquide fait d’eau à peine fraîche colorée de jaune orangé dans des gobelets en terre. Remarquant les regards interrogateurs, Vicenta leur dit :    –    Puedes beber – Buvez –, c’est la boisson que nous faisons, de l’eau dans laquelle marinent des jujubes écrasées, pour donner un peu de goût !  Les enfants se régalaient de ce breuvage, les parents un peu moins mais tout compte fait, ce liquide désaltérait et puis ce n’était pas l’heure de l’anisette ou de l’absinthe, le maître de maison n’étant pas encore rentré. La nuit dégringolait rapidement sur le quartier de la Marine et des lambeaux d’obscurité encerclaient les flaques de lumière jaune, vacillante, qui tombaient des flambeaux fixés aux murs près des croisements des ruelles. Quelques rais de lumière ténébreuse traversaient les petites ouvertures du logis composant au hasard, des ombres évanescentes sur les objets et les meubles disposés ici et là, à l’intérieur de la grande salle de la masure. Soudainement, un grand fracas de voix graves se fit entendre de la rue : c’était le père de famille, José, qui rentrait enfin de sa mission. S’il n’avait pas réussi à trouver les Alonzo, il n’avait pas manqué les amis qu’il avait croisés et qui l’avaient entraîné d’estaminet en estaminet, autour de tables où avait coulé sans réserve l’absinthe accompagnée de morceaux de poulpe séché et le temps s’était évaporé sans s’arrêter lui faisant oublier l’objet de sa sortie. Pas très fière de l’attitude de son mari, Vicenta le morigéna vertement devant ses amis, lui lançant un regard courroucé de ses yeux foncés d’Andalouse, les deux poings ancrés sur ses hanches généreuses. Après avoir balbutié des excuses pas très convaincantes, José se rapprocha d’un pas incertain vers Juan, lui disant d’une voix pâteuse :    –    Excuse-moi Juan, mais tu sais ce que c’est, les amis.., les petits coups à boire… le temps qui passe et l’on oublie… heureusement que Pedro vous a ramenés à la maison, c’est bien… bon, maintenant nous allons manger un morceau et nous allons dormir… demain il fera jour. Juana, toujours aussi vexée, intervint à son tour et s’adressant à Vicenta, avec une parole de l’évangile :    –    Il a raison, à chaque jour suffit sa peine…  Les deux familles partagèrent le maigre repas du soir préparé par les mères : quelques tomates, un peu d’huile d’olive pour les accompagner, des « migas » faites avec de la farine de maïs et un peu de vin pour les adultes. Puis des emplacements furent dégagés pour étaler les paillasses pour les enfants, les propriétaires des lieux et leurs invités couchant dans de vieux matelas disposés sur des sommiers en fer-blanc. Seule la veilleuse, sous l’image de la Vierge lançait une lumière fanée, éclairant à peine le crucifix en bois fixé un peu plus loin sur le mur. Dehors, immergées dans la nuit d’encre noire, les lumières s’éteignaient les unes après les autres rendant toute sortie dangereuse…

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