Extrait Chapitre IV L’étendard de la Maison Riccio

    « Tarou » posa son pied droit sur le dernier barreau de l’échelle en bois qui lui avait permis de grimper sur la toiture de notre immeuble, situé au n° 16 de la rue Jean-Bart à Mostaganem. Il redescendait après son exploit : il avait ceinturé fortement la hampe de l’étendard noir de l’OAS autour de la souche d’un conduit de fumée. Son action avait été applaudie par les mères de famille,  certaines d’entre elles l’avaient, radieuses, embrassé de joie ! Les enfants qui l’attendaient au pied de l’échelle se pressaient autour de lui et, voulant le toucher, tiraient les jambes de son pantalon. Les pères de famille pour la plupart n’étaient pas présents car il fallait bien travailler malgré la tragédie des attentats !

    « Tarou » – je n’ai jamais su ni son nom, ni son prénom car nous n’usions que de son sobriquet – était dans la force de l’âge, celle qui permet toutes les audaces et les coups d’éclat et qui balaie d’un revers de main toutes les difficultés, avec un corps d’athlète, muscles bien répartis dans les jambes, les bras et les épaules et c’est cette stature qui lui avait donné le goût des choses difficiles comme cet accrochage du drapeau sur le toit de la maison.

    Tous les voisins qui l’avaient reçu à sa descente de la toiture en tuiles avaient été rassurés quand il avait foulé le carrelage de la terrasse : il était sujet à de violentes crises d’épilepsie, mais assez courtes, et l’une d’elles, pendant son expédition sur le toit en forte pente, l’aurait jeté à bas !

    Mais le destin ne l’avait pas voulu ainsi, et il était heureux de montrer sa bravoure à la petite foule des voisins et badauds assemblés dans les rues qui cernent la grande maison. Des voitures klaxonnaient et certains déployaient des drapeaux noirs par les vitres des véhicules qui circulaient en bas de l’immeuble. Cette action avait été largement répandue dans le quartier de la Marine et la foule  dépassait en nombre ce que représentaient les neuf familles qui habitaient la Maison Riccio. Les personnes, alertées, pensaient qu’une manifestation spontanée avait éclaté dans la rue Jean-Bart et il fallut expliquer à plusieurs reprises aux retardataires l’objet de l’assemblée joyeuse et disparate qui déambulait devant l’entrée de l’immeuble. Cet attroupement voulait, pour marquer son contentement, approcher et féliciter le héros du jour ! « Tarou » accepta volontiers ce nouveau statut. Le vent qui montait de la mer faisait voler ses cheveux noirs mi-longs et il ressemblait, souvenirs d’enfants ébahis, à un acteur de cinéma !

   Tarou vivait avec sa vieille mère, son père s’étant enfui de la maison quand il était enfant, pour on ne sait quelle raison. Le logement fait de bric et de broc ressemblait de loin, et de près aussi, à un gourbi : enduit clair sur une maçonnerie lépreuse, toit plat et une grande voile blanche qui flottait au gré du vent sur la terrasse qui servait d’entrée et de stockage à tout son attirail de pêcheur. Grande pièce presque vide, un secrétaire dont les premiers tiroirs bâillaient de faiblesse, quelques photos jaunies épinglées sur les murs poussiéreux et la vieille mère, ridée, fanée, qui s’occupait à la cuisine, assise sur une chaise dépenaillée. Toute raide dans sa fierté ! Le sol en terre battue du taudis évoquait la mer quelquefois houleuse, au-delà de la jetée en béton du port. Pareille à lui pendant ses crises. Mais cette maison natale, il l’aimait de toutes ses tripes, n’ayant connu que cet univers de pauvreté. Il disait souvent qu’il pourrait aller vivre dans les quartiers arabes de la ville et vivre comme les gens du coin, chichement comme eux, d’un bout de pain rassis et d’une tête d’oignon entamée.

    Les enfants n’étant pas capables de discerner encore le bien du mal dans une vie de labeur, l’avaient adopté car il leur ressemblait ! Nous étions tombés sous son charme car souvent il nous apprenait à réparer les chaluts, à même les trottoirs quand ils séchaient, à remplir les aiguilles en bois de fil de nylon en s’appliquant à bien croiser le fil en forme de huit, à calibrer les mailles à réparer, et à faire les boucles et les nœuds qualifiés par lui de « marins ».

    C’est pendant ces apprentissages du métier de pêcheur, sur le tas, que de temps à autre, Tarou faisait des crises d’épilepsie : son visage se crispait, il ne contrôlait plus ses nerfs, se blessait et se tapait la tête contre le mur de clôture de la propriété Achard, sur lequel nous nous appuyions, ou bien il entaillait ses avant-bras avec son couteau de pêche. Quand il en arrivait à ces scarifications sanglantes, nous détournions les yeux. Au sortir de ces crises, son regard un peu hagard, et ses pupilles couleur de crise constataient les blessures qu’il s’était infligées. Et il nous demandait le plus sérieusement du monde qui avait osé le défier et lui causer de telles plaies! Ces moments, de crise pour lui, étaient terribles pour nous qui ne comprenions pas ces états passagers de démence.

    Durant ces séances de « formation » à la pêche au filet, nous récupérions de-ci de-là quelques petits poissons, des poulpes quelquefois, sans trop nous soucier de leur fraîcheur ! Et nous les faisions cuire sans aucune préparation sur un feu de bois de fortune contenu entre quatre pierres surmontées d’une grille en fil de fer, tordue et noircie par les flambées successives!

4 thoughts on “Extrait Chapitre IV L’étendard de la Maison Riccio

  1. Rebonjour WILLIAM
    Oui je viens de lire un extrait la maison RICCIO
    C est bien de Mostaganem
    Nous n ‘ etions pas loin l un de l autre on a du se croiser bien souvent je suis ne en 1946 Mon père avait la societe de reparation de mecanique naval de chalutiers et était concessionaire des MOTEURS BAUDOUIN A 150m de chez toi et a cote de la douane
    amicalement
    gilbert fassanaro

    1. Bonjour Gilbert,
      Né en 1949 à Oran, je ne suis arrivé à Mostaganem qu’en 1952 ou 53 dans la grande maison Riccio au 16 de la rue Jean-Bart que nous n’avons quittée en juin 1962 pour rejoindre la France. Effectivement, nous avons dû nous croiser ou même peut-être jouer ensemble, mais tu avais 3 ans de plus que moi, et dans l’enfance, ces années-là compte beaucoup plus qu’on le croit pour les jeux ! Je me souviens parfaitement de l’immeuble de la douane et de la corniche qui surplombait le port. N’hésite pas à me faire part de tes observations et de tes ressentis après la lecture. Merci de participer à la promotion du roman autour de toi si tu as des amis (e) intéressés (e). D’autre part j’ai retrouvé une descendante des Riccio qui s’appelle Maryvonne Gautier/Riccio qui habite dans le sud de la France ; je te laisse son mail si tu veux la contacter : maryvonnegautier@orange.fr
      Je te souhaite une bonne fin de semaine. Cordialement, William

    1. Bonjour David
      Je suis désolé mais je n’ai pas connu cette famille. Il faut vous dire que j’étais un enfant à l’époque et que ma famille n’est restée à Mostaganem que des années 1951 à 1962.
      Le roman raconte principalement cette période-là entremêlée aux événements tragiques qui se déroulaient en même temps comme l’attentat du Cirque Monte Carlo à Mostaganem.
      Je vous souhaite une bonne journée.
      Cordialement

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